Voici un texte d'un auteur anonyme que j'ai trouvé très bon, découvert ici http://cpa.hypotheses.org/1487 (sur le site “Culture et politique arabes” que je vous invite à aller visiter) et que je me permet de publier ici :
En réalité, je n’ai pas envie de vous parler de la Tunisie, parce que d’une part, ça vous déprimerait, d’autre part, me déprimerait aussi. Non je rigole.
Tout d’abord, pour qu’il y ait une scène alternative, il faut qu’il y ait d’abord une scène. Or tout l’espace public est contrôlé, verrouillé, aseptisé, plastifié.
- salles de spectacles en nombre limité, toutes avec des chaises fixes.
- des bars en nombre limité, non à cause d’un conservatisme religieux, puisqu’il suffit d’aller en Egypte, en Algérie ou au Maroc, pays beaucoup plus conservateurs pour se rendre compte que cet argument n’est pas valable tant il y a de bars. C’est bien pour pouvoir contrôler tout dérapage.
- Tous les médias sont strictement contrôlés. Strictement. Les journaux ne font que copier les dépêches officielles.
- Même internet est contrôlé : dailymotion et youtube sont censurés, aucun accès à partir des serveurs qui appartiennent d’une manière ou de l’autre à l’Etat. Toutes les pages non désirées par le pouvoir se voient remplacées par un 404 unfound.
- L’espace public est donc sous une chape de plomb gardée par une troupe policière des plus impressionnantes dans le monde.
Donc aujourd’hui, à l’heure actuelle, il n’y a pas de scène, et encore moins alternative.
Circulez, il n’y a rien à voir.
Et puis si on parle strictement d’alternatif, c’est par rapport à quoi ?
Parce qu’il existe une défiance face au modernisme et face à l’occidentalisation des mœurs qu’on peut qualifier de résistance, peut-elle elle aussi avoir un statut alternatif : doit-on la qualifier de révolution réactionnaire ou d’une quête identitaire qui se définit dans le retour aux musiques traditionnelles ?
Parce que d’une autre manière, il peut aussi exister une frange hip hop hardcore dont les paroles intègrent une dimension islamiste.
Il n’est donc pas évident de parler de culture underground avec les mêmes concepts qui ont cours en Occident.
Car ici se juxtaposent plusieurs problématiques : celle de la politisation ou non, celle des différents positionnements face aux pouvoirs, où s’entremêlent les rapports à une société conservatrice, à la religion, voire à l’islam politique, et dans un même mouvement, des rapports complexes face à l’Occident, la « modernité » politique et/ou sociale et/ou économique. Ces derniers sont de l’ordre de la répulsion/ attraction, un je t’aime moi non plus qui finira on ne sait comment.
Si on analyse les problématiques inhérentes à la jeunesse, ça donne un amoncellement de photographies individuelles en rapport à un contrôle social et politique ténu et difficile, et ce dans un environnement économique en crise.
25 à 30 % de la population a moins de 25 ans.
Un taux de chômage élevé pour cette classe d’âge qui se retrouve quelque soit son diplôme à travailler dans des centres d’appels téléphoniques à traiter les desiderata des Français, des
Suisses ou encore des Belges.
Elle est aussi confrontée aux problèmes liés aux rapports entre sexes dans des sociétés conservatrices.
La jeunesse s’ennuie, ou bien passe son temps dans les cafés, en couple, en mode fleur bleue, rêvant de mariage, de téléphones portables et de voitures.
Elle s’en fout du politique dans la mesure où de président, elle n’en a connu qu’un seul qui règne depuis 22 ans. Et puis, il n’y en a eu que deux depuis l’indépendance en 56. Elle s’en fout dans un fatalisme toujours teinté d’humour. Et de toute les façons, les mascarades d’élections, de pluralisme des partis politiques, de droits de l’hommes, de libre expression et de presses libres ne cherchent à convaincre personne sauf les opinions occidentales, et ce dans des mises en scène tellement ridicules qu’il ne reste que l’humour pour supporter ce vacarme malsain.
Si on caricature : les hommes cherchent à esquiver les rafles militaires, les filles cherchent un mari idéal.
Les rêves de changement sont dans un ailleurs improbable : phantasmes d’Europe, de Canada, des Etats-Unis. Pour certains, confrontés à une impasse d’imaginer le futur, ça tourne à l’obsession, quitte à brûler identité, partir et devenir, peut-être…
Et que faisons nous, nous qui ne voulons pas partir ?
Les seuls moments où la culture est en effervescence, c’est lors de festivals. En dehors de ces moments, rien. Les cinémas ne sont plus le catalyseur des formes artistiques les plus élaborées, ne sont plus les lieux du spectacle social par excellence. La crise que rencontre cet art en Europe est ici accentuée d’une manière critique, puisque les consommations culturelles sociales s’individualisent. Les cinémas en eux-mêmes ne servent plus que de lieux de passe (véridique), puisque les hôtels réclament que les couples soient mariés pour pouvoir prendre une chambre.
Pourtant, cette dégénérescence du cinéma laisse un goût amer, puisqu’il a représenté un des plus formidable catalyseurs de la contestation dans les années 70, à travers les fédérations de ciné-clubs qui cherchèrent à éduquer les esprits de tous et les fédérations de cinéastes amateurs qui tentèrent de se construire une identité et un langage en autoproduction. Car le cinéma a toujours représenté dans les pays qui ont lutté pour l’indépendance un des moyens de résistance les plus importants. En effet, au temps même de la colonisation, les premiers films produits par les « autochtones » sont des révolutions en soi qui ont permis aux colonisés de démontrer leur existence à la face du colon.
Très rapidement, le cinéma est devenu le moyen d’affrontement par excellence où les idées, les idéologies s’affrontent. Nationalismes, glorification des temps nouveaux, propagandes en tout genre. Les mouvements nationalistes puis les Etats ont soutenu les cinémas.
Ce mouvement alternatif a vu la naissance de cinéastes de talent qui traitèrent avec leur propre langage cinématographique les esthétiques et les réalités sociales.
Mais face à la crise identitaire et économique des années 80 et la déliquescence des supports et des productions cinématographiques, ce qui était promis à un avenir radieux dans les années 70 s’est transformé en entropie, en mauvais rêve, les artistes révélés sont devenus des mandarins du système qui captent les rares subventions et représentent des clichés de résistance destinés à satisfaire les sentiments de culpabilité des anciens colonisateurs devenus producteurs et à ménager en même temps le pouvoir.
Face à cette nécrose du cinéma, se sont élevés des passionnés et des cinéastes qui profitent de la révolution numérique pour produire à moindre coût, refusent les systèmes de subventions, se développent en autoproduction et travaillent sans autorisations de tournage ni de diffusion.
Les années 90 ont été une des périodes les plus dures en termes de répression. L’étouffement des corps et des esprits était tant, qu’une scène alternative de métal a explosé dans une déflagration soutenue par une jeunesse unanime. Car cette musique exprimait au mieux tout le désespoir, l’ennui et la frustration. Le premier concert de métal fut donné par un groupe nommé TSA en 1993, et tout le monde a été surpris par l’affluence. Les chaises fixes ne résistèrent pas longtemps face à la découverte extatique du pogo. Le concert a dégénéré, la police est intervenue pour arrêter le concert, mais le phénomène était lancé.
Pendant une dizaine d’années, des concerts se sont organisés là où c’était possible. Nirvana,
Sepultura, Slayer, Metallica, Megadeath ont été les sources d’inspiration de nombreuses formations à géométries et à durées variables. Pourtant, bien que la rage exprimée ait été profonde, ce n’était pas non plus du punk contestataire, la plupart des groupes faisaient soit des reprises, soit des composition chantées à majorité en anglais sur des thèmes poétiques de malaise qu’on pourrait qualifier d’adolescent.
A la même époque, une scène beaucoup plus engagée s’est développée, celle du hip hop, dans les bidonvilles et les quartiers défavorisés de la ville : Kabbariyya, Jbel Jloud… cette différence de géographies et de classes a fait que ce mouvement, bien que très productif, fut méconnu et restreint à un cercle d’initiés. Beaucoup plus contestataire, maniant le dialecte tunisois le plus cru, ce mouvement est resté discret parce que surveillé puisque certains opus anonymes se sont attaqués aux violences policières, et aux réalités sociales et politiques.
A la fin des années 90, une lame de fond a touché tous les pays maghrébins, la fusion entre reggae, musiques gnawa, chaâbi et rock prônée par Gnawa Diffusion et son chanteur emblématique Amazigh Kateb a littéralement révolutionné le paysage musical, puisqu’une sorte de synthèse entre les musiques des deux rives de la méditerranée était possible.
Ce reggae fusionnant a été l’étendard de plusieurs groupes tunisiens assumant des identités différentes, des langages multiples et des styles divers.
Il faut noter que le reggae était dans les années 90 une des musiques les plus appréciées et craintes à la fois puisqu’elle était associée au hash, ce pays a une des législations les plus dures au monde en terme de répression : pour un spliff, on prend une année de prison, et on en risque cinq. Montrer à l’époque qu’on écoutait du Bob et on avait un dossier qui s’ouvrait quelque part et qui attendait de se faire remplir. Et vu le nombre de paires de yeux et d’oreilles spécialement dédiées à la surveillance, ça pouvait arriver très vite. Bien que la législation n’ait pas changé, la répression s’est beaucoup calmée à partir des années 2000, puisque c’est aussi une soupape de sécurité qui permet de relâcher la pression sociale confrontée aux difficultés économiques. C’est peut-être aussi une des raisons qui permit la multiplication des groupes de reggae et de hip hop à partir de cette époque. Peut-être.
Quant aux musiques électroniques, elles apparurent dès le début des années 2000 dans des projets radicalement opposés au clubbing des boîtes de nuits dans les zones touristiques où s’amusent les touristes et la jeunesse dorée. Imprégnée dans tous les sens par toutes les musiques électroniques occidentales, on y trouve de tout : dub, dubstep, jungle, techno,
breakcore… Internet permettant une meilleure diffusion, ce mouvement tend à s’étendre plus facilement, mais reste confronté à un manque d’espace d’expression : la quasi impossibilité de trouver des lieux adéquats pour jouer plombe totalement ceux qui désirent se produire dans des conditions live.
Reste la chanson. Quel que soit la musique derrière. Une prise de parole est toujours l’acte le plus subversif dans un système qui tend à faire taire toutes les voix. Le statut du poète a toujours été sacré dans le monde arabe. C’est une sorte de rock star. C’est pour ça que lui peut s’élever contre les injustices. Il existe ainsi une forte tradition de chanteur – poète contestataire. Le plus illustre d’entre eux est l’aveugle Cheik Imam qui avec son parolier
Negm, a chanté dans les années soixante et soixante-dix les révoltes, dénoncé les despotismes, appelé à la révolution, pourfendu l’impérialisme et le sionisme. Il a goûté plusieurs fois à la prison mais il est devenu une icône de la contestation, et bien qu’il soit Egyptien, ses chansons sont dans tout le monde arabe des hymnes à la révolte. Oui dans ces années là, où existait dans le monde entier une effervescence contestataire, des gens, des groupes ont pris la parole et ont chanté : au Maroc, avec Ness El Ghiwan, en Tunisie avec Aouled Bou
Makhlouf, ou encore le Libanais Marcel Khalifa qui chante encore les poésies de Mahmoud
Darwich… Mahmoud Darwich., poète palestinien exilé qui a écrit avec une incroyable beauté l’absence, la souffrance et la perte d’identité, s’est éteint il y a deux ans et disparut avec lui une parcelle de l’identité arabe. Sa mort fût toute aussi douloureuse que celle de Yasser
Arafat, voire plus.
La question palestinienne reste aujourd’hui l’unique identité qui fédère tous les peuples qu’on considère arabes quels que soient leurs pays. Ce n’est ni la langue, ni la religion. C’est bien cette souffrance du peuple palestinien qui est douloureuse pour tant de peuples et qui en même temps trahit la mauvaise conscience des pouvoirs. Ces derniers se doivent pour asseoir leur légitimité de nourrir les consciences des peuples de rêves patriotiques, d’effluves nationalistes, de phantasmes panarabes, anti-colonialistes, anti-impérialistes. Il n’y a qu’à lire les manuels scolaires. Mais d’un autre côté, ils ne peuvent défier ce voisin gênant qu’est
Israël. Il se sont pris dans la gueule à tellement de reprises qu’ils ont compris. Et puis, les puissances occidentales qui soutiennent Israël sont ceux qui soutiennent ces mêmes dictatures.
On ne peut pas mordre la main de son maître. Cette différence entre discours de politique interne et absence de discours honteux en politique extérieure est une véritable épine dans les pieds des dirigeants représentée par cette question, et c’est pourquoi les manifestations de soutien au peuple palestinien sont généralement interdites et réprimées, ou sinon strictement encadrées parce qu’elle dégénèrent en une critique à feu nourri du pouvoir, c’est une cicatrice mal recousue qui, à chaque fois qu’elle s’ouvre, laisse passer tout le reste.
Alors aujourd’hui la seule chanson ouvertement contestataire tunisienne existe, mais pas en
Tunisie. A l’étranger. Tous ceux qui veulent s’exprimer n’ont d’autres choix que l’exil.
France, Angleterre, Canada, tous ceux qui sont partis nous nourrissent grâce à internet de ce qui nous manque ici, aujourd’hui, une parole libre et critique.
Ce qu’on comprend à travers tout ça, c’est qu’il ne peut y avoir d’espace public tant que celui-ci est totalement et rigidement contrôlé.
Une exception notable dans cette analyse de l’espace d’expression sociale : le football. Ça a l’air de rien comme ça, et pourtant ce phénomène est quasi une religion, certes, ça arrange le pouvoir, mais d’un autre point de vue, que peut faire le pouvoir policier face à un stade rempli de 40000 ou 70000 personnes ? Il ne peut que tenter de canaliser, ce qui ne réussit pas toujours. Dans un stade, à travers les rivalités entre clubs, s’expriment toutes les contradictions sociales et économiques : contradictions entre quartiers, entre classes, qui des fois se transcendent et s’unissent dans des explosions de violence contre le système. C’est ainsi que des matchs de foot ont dégénéré dans des phénomènes de révoltes urbaines, avec un défoulement des individus envers les symboles de leurs frustrations économiques et c’est pourquoi tous les matchs sont sous haute surveillance.
Quel gâchis tout de même, tant d’individus, de groupes, tant d’expressions originales n’ont pu se réaliser faute d’accéder à une scène. C’est peut-être ça notre scène alternative : une histoire non écrite puisque l’histoire est écrite par les vainqueurs, une histoire faite de cris étouffés, de soupirs, de tentatives avortées et de désirs mort-nés.
Prenons en conclusion l’exemple du graffiti et mettons le dans notre contexte : le fait d’écrire sur un mur, surtout dans la médina, même une déclaration d’amour, a toujours été quelque soit l’époque une remise en question du pouvoir.
Un jour, en 1996 je crois, la ville de Tunis s’est réveillée sous le choc de voir que tous les murs de la médina ont été recouverts d’inscriptions faites au charbon ou au fusain. C’étaient des textes de Mahmoud Darwich, de Abou Nawas (LE poète du vin de l’époque abbasside) et autres auteurs subversifs de la longue histoire littéraire arabe ; et qui ont recouvert l’espace le plus anciennement sacré politiquement dans une frénésie et une jouissance totale. Le lendemain, tout était repeint.
Mais le graffiti en lui-même qui ne délivre pas de manière évidente un message politique, se situe dans une dimension tellement inconnue ici, que les autorités ne savent pas toujours comment réagir face à ces petits trublions qui apprennent leurs gammes sur les murs des espaces isolés des banlieues éloignées.
Donc, il n’y a pas de contre-culture graffiti, et pourtant, il y a des gens qui écrivent, même s’ils sont rares, mêmes s’ils sont inconnus, même si ce n’est qu’une fois.